TÉLÉPHONIE MOBILE ET SANTÉ : L’ENFER EST PAVÉ DE BONNES (ET MAUVAISES) INTENTIONS Téléphonie mobile et santé : l’enfer est pavé de bonnes (et mauvaises) intentions
Ce travail a conduit l’auteur, le Dr Vini Khurana, à conclure qu’"utiliser un téléphone portable pendant plus de 10 ans ou plus peut doubler le risque de cancer du cerveau", selon The Independent, qui a choisi d’introduire l’article par la phrase suivante : "les téléphone portables pourraient tuer beaucoup plus de gens que la cigarette ou l’amiante, selon les conclusions d’un expert du cancer primé pour ses travaux". L’auteur, le Dr Vini Khurana, exerce en fait la profession de neurochirurgien, et non de cancérologue, à l’hôpital de Canberra (Australie). Il recommande à la suite d’une revue "objective" de la littérature scientifique existante :
- "d’éviter d’exposer le système auditif et le cerveau aux radiations électromagnétiques en préférant une ligne téléphonique filaire à tout autre dispositif mobile ou sans fil",
"quand il est impossible d’éviter l’usage d’un téléphone mobile, augmenter la distance entre l’appareil et le côté de la tête en utilisant le haut-parleur (avec une distance d’au moins 20 cm) ou les kits mains-libres",
de "minimiser l’utilisation des accessoires pour téléphone Bluetooth ou des écouteurs non protégés",
de "réduire le temps d’utilisation des téléphones mobiles et cellulaires pour tous les adultes",
"pour les enfants, de restreindre l’usage de ces appareils uniquement aux situations d’urgence".Ces recommandations ne contredisent pas la position de l’Agence française de sécurité sanitaire environnementale (Afsse, devenue Afsset) qui préconisait dans son rapport "téléphonie et santé" de 2005 d’inciter "à diminuer l’exposition au téléphone mobile, qui doit s’appliquer à toute la population, y compris les enfants, les personnes utilisant le téléphone mobile dans le cadre de leur travail, etc... En particulier, tous les moyens de limiter l’exposition doivent être utilisés (...)"**.Ces conseils se rapprochent encore plus des "12 réflexes à adopter" du Centre de recherche et d’information indépendantes sur les rayonnements électromagnétiques*** (Criirem) qui, en l’attente de résultats de recherche concluants et à long terme sur les appareils émettant des rayons électromagnétiques, préconise le principe de précaution.PAS DE PUBLICATION DANS UNE REVUE A COMITE DE LECTURE ?Si les conclusions du travail du Dr Khurana n’apportent finalement rien de nouveau, elles ne doivent pas empêcher de questionner sa méthode. Pourquoi publier directement sur internet, alors que le procédé de validation des résultats de recherche est bien rôdé et permet à la communauté scientifique de garantir une certaine qualité de résultats ?Pour être diffusé dans un journal reconnu, un article scientifique doit en effet passer par un comité d’experts choisis par la revue dans laquelle le scientifique ou l’équipe de chercheurs souhaitent publier leurs résultats. Lorsque le comité estime par exemple que des données manquent ou lorsque la méthode leur paraît inappropriée, ils envoient leurs questions aux auteurs en leur demandant de reformuler l’article. Au terme de cette navette, le "papier" peut être accepté, avec ou sans modification, ou rejeté auquel cas il ne sera pas publié. Or, tous les scientifiques et chercheurs sont évalués sur le nombre et la qualité des publications auxquelles ils participent."Si une publication passe par la voie électronique directement [comme c’est le cas du travail du Dr Khurana, ndlr], il y a une forte probabilité pour que les comités de lecture des revues soient sceptiques sur les conclusions et la validité de cet article", indique Isabelle Lagroye, du laboratoire de bioélectromagnétisme de l’Ecole pratique des hautes études et membre des comités d’experts de l’Afsse, à l’origine de la publication des rapports "téléphonie mobile et santé" de 2003 et 2005.LE POIDS DES LOBBIES ?Le Dr Pierre Le Ruz, membre Criirem indique pour sa part que d’autres raisons peuvent conduire un auteur scientifique à se passer de l’approbation des comités d’experts des revues : "un certains nombre de personnes des comités de lecture travaillent en parallèle pour des entreprises qui ont intérêt à ce que certains résultats ne soient pas publiés".Cela peut aussi être le cas pour les experts appelés à émettre des recommandations pour des agences d’Etat. On peut citer le cas de Bernard Veyret, chercheur au Centre national de la recherche scientifique (CNRS, UMR 5218), expert en 2003 et 2005 dans un groupe de travail de l’Afsse destiné à rédiger les fameux rapports de 2003 et 2005.Bernard Veyret, dans sa déclaration publique d’intérêts obligatoire, rédigée en 2003 et mise à jour en 2005****, indiquait avoir des "liens durables ou permanents (contrat de travail, rémunération régulière...)" avec l’opérateur de téléphonie mobile Bouygues Telecom, pour lequel il travaillait comme conseiller scientifique...Cependant, mi-2007, l’Agence française de sécurité sanitaire de l’environnement et du travail (Afsset) a été de nouveau saisie par les ministères de la santé et de l’environnement pour actualiser de nouveau les connaissances sur l’impact sanitaire des ondes électromagnétiques. Un nouveau comité d’experts a aussi été nommé en février 2008.Les conclusions de ce groupe de travail français ne sortiront certainement pas avant la publication, attendue pour fin 2008, de la totalité des résultats de l’étude Interphone, la plus large et puissante étude internationale sur les liens entre téléphonie mobile et santé. Pour le moment, les résultats intermédiaires des données recueillies pendant 7 ans dans 13 pays n’indiquent pas de risque pour une durée d’utilisation d’un téléphone mobile pendant moins de 10 ans. Certaines d’entre elles tendraient cependant à prouver, pour les gros utilisateurs de téléphone portable, un surrisque de gliome ou de neurinome de l’acoustique (deux types de tumeurs situées dans le cerveau). Malgré tout, les chercheurs participant à Interphone attendent encore de pouvoir regrouper les résultats de toutes les études pour obtenir une "puissance statistique" suffisante et tirer des résultats fiables de leurs observations. UNE METHODE NON EPROUVEEQue pense donc un chercheur participant à Interphone de l’étude du Dr Khurana ? Réponse avec le Pr Anssi Auvinen, investigateur finlandais et pour lequel le travail du neurochirurgien australien constitue plus "une opinion personnelle" qu’un travail scientifique et objectif."Il semble que l’expertise [du Dr Khurana] réside plus dans le traitement des patients que dans le domaine de la recherche", indique-t-il. "Je ne suis pas convaincu qu’il ait réussi à mettre en balance les différentes études qu’il a lues (...) de manière appropriée".Le Pr Auvinen, également professeur d’épidémiologie à l’université de Tampere (Finlande), ajoute qu’"il existe des méthodes reconnues pour regrouper les résultats de différentes études, comme la méta-analyse. Elles permettent de combiner les preuves, mais pas d’en corriger toutes les faiblesses statistiques"."En fait, je ne pense pas que le Dr Khurana apporte une vraie contribution à ce que nous savons déjà (...), cependant je trouve raisonnable sa suggestion de minimiser les risques d’exposition [au téléphone mobile]". "Je suis également en accord avec lui sur le fait que nous n’en savons pas assez pour le moment. Nous avons besoin non seulement de davantage d’études, mais, et ce point est très important, d’études de meilleure qualité", conclut-il./ep/ajr*Article The Independent, 30 mars 2008,
http://www.independent.co.uk/life-style/health-and-wellbeing/health-news/mobile-phones-more-dangerous-than-smoking-or-asbestos-802736.html**Afsset, Rapport "téléphonie mobile et santé", 2005
http://www.afsset.fr/upload/bibliotheque/184632204692143805342647948037/telephonie_mobile_2005.pdf***Criirem, Recommandation pour la téléphonie mobile
http://www.criirem.org/doc/criirem_tmconseils.pdf****Afsset, Déclaration publique d’intérêts des experts, octobre 2005
http://www.afsset.fr/upload/bibliotheque/211146946881755048714385009459/dpi_experts_281005.pdf)

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© APM |
11 avril 2008

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